# 10 — L'architecture gothique

*Partie II : L'art du Moyen Âge.*

**Frise chronologique**

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**Carte de synthèse**

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## 1. Se repérer

### L'architecture gothique

Le mot « gothique » est inventé, avec mépris, par les artistes de la Renaissance italienne, qui l'associent aux Goths, peuples jugés barbares : il faut attendre le XIXe siècle et les romantiques pour que ce style soit réhabilité. L'art gothique naît au milieu du XIIe siècle en Île-de-France, à Saint-Denis, sous l'impulsion de l'abbé **Suger**, avant de rayonner dans toute l'Europe grâce à la circulation des techniques et des hommes : le Picard **Villard de Honnecourt** parcourt les grands chantiers du continent, carnet de croquis à la main ; **Robert de Luzarches** élève à partir de 1220 la cathédrale d'Amiens, un des sommets du gothique classique ; **Jean d'Orbais** conçoit, un peu plus tôt, celle de Reims ; et **Pierre de Montreuil**, architecte du style rayonnant, bâtit la Sainte-Chapelle de Paris. Cette section suit la seule architecture gothique (sa structure, sa lumière, ses variantes régionales), avant qu'une section voisine ne s'attache à la sculpture et à la peinture de la même période.

**Dates repères**

* 1140-1144 : chœur de Saint-Denis (abbé Suger), naissance du gothique
* 1211 : début de la reconstruction de la cathédrale de Reims (Jean d'Orbais)
* 1220 : début de la cathédrale d'Amiens (Robert de Luzarches)
* 1248 : consécration de la Sainte-Chapelle (Pierre de Montreuil), style rayonnant
* 1284 : effondrement des voûtes de Beauvais, limite du gothique classique

**Noms repères** Abbé Suger — Pierre de Montreuil — Villard de Honnecourt — Robert de Luzarches — Jean d'Orbais

**Mots repères** croisée d'ogives — arc brisé — arc-boutant — style rayonnant — style flamboyant

 ![](https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9b/Amiens_Cathedral_Nave_2%2C_Picardy%2C_France_-_Diliff.jpg)

*Nef de la cathédrale Notre-Dame d'Amiens, chantier ouvert par Robert de Luzarches à partir de 1220. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 3.0, auteur Diliff).*


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## 2. Comprendre le contexte

L'art gothique naît au milieu du XIIe siècle, en Île-de-France, à l'initiative de l'abbé **Suger**, qui reconstruit entre 1140 et 1144 le chœur de la basilique de Saint-Denis. Ce nouvel art accompagne la renaissance des villes : l'Europe connaît une forte croissance démographique, le commerce se développe, et les premières universités diffusent un savoir jusque-là réservé aux monastères. Ces échanges intellectuels nourrissent aussi un débat théologique entre mysticisme et rationalisation de la foi, qui influence directement les formes artistiques de l'époque. Les cathédrales, désormais financées par les villes elles-mêmes, deviennent un symbole de fierté urbaine plutôt qu'une simple affaire monastique. Elles sont aussi un vaste chantier où circulent des architectes itinérants comme **Villard de Honnecourt**, dont le carnet de dessins, conservé jusqu'à nous, témoigne de la diffusion rapide des solutions techniques d'un chantier à l'autre.

Après deux siècles d'essor, le XIVe siècle plonge l'Europe dans la crise : guerre de Cent Ans (1337-1453), peste noire (1348), grand schisme d'Occident. Le pouvoir royal se renforce néanmoins, jusqu'à ce que la Renaissance italienne, fondée sur l'humanisme, mette fin au règne de l'art gothique au milieu du XVIe siècle.


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## 3. Reconnaître le style

### Supports et techniques

Après ce cadre historique, entrons dans la logique technique du chantier gothique. Trois innovations, réunies pour la première fois à Saint-Denis, transforment l'architecture religieuse. La **croisée d'ogives** concentre d'abord les poussées de la voûte sur quatre points précis, au lieu de les répartir également sur toute la longueur des murs. L'arc brisé, ensuite, répartit ces poussées plus efficacement que le plein cintre roman, en les redirigeant davantage vers le bas que vers l'extérieur. Enfin, vers 1180, apparaît l'**arc-boutant** : un arc extérieur qui rejette ces poussées loin du bâtiment, jusqu'à des piliers séparés appelés culées. Ensemble, ces trois éléments permettent de bâtir des voûtes toujours plus hautes tout en réduisant l'épaisseur de la maçonnerie.

 ![](https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/a5/Basilica_Saint_Denis_ambulatory.JPG)

*Déambulatoire du chœur de la basilique de Saint-Denis, reconstruit par l'abbé Suger entre 1140 et 1144. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 3.0, auteur Beckstet).*

### Sujets et fonctions

Cette prouesse technique change la fonction même du mur. L'arc-boutant libère les murs de tout rôle porteur : ils peuvent désormais être largement percés de vitraux, qui remplacent la fresque pour raconter, en couleur et en lumière, les mêmes récits religieux qu'auparavant. La sculpture, d'abord soumise à l'architecture sous forme de statues-colonnes encadrant les portails, conquiert peu à peu son autonomie : un développement que la section suivante, consacrée à la sculpture et à la peinture gothiques, examinera en détail.

### Composition et espace

Cette libération du mur transforme aussi l'élévation intérieure des édifices. Le premier gothique compte quatre étages (grandes arcades, tribunes, triforium, fenêtres hautes) ; une fois l'arc-boutant généralisé, la tribune devient inutile et l'élévation se réduit à trois étages seulement. L'ajout de l'arc-boutant simplifie également les voûtes, désormais quadripartites, qui s'inscrivent dans des travées rectangulaires dites barlongues plutôt que carrées.

### Couleur, lumière et matière

Cette même libération du mur transforme enfin la lumière intérieure. La lumière colorée du vitrail remplace la pénombre romane : pour les architectes gothiques, portés par la théologie de l'abbé Suger, la lumière est une manifestation directe de Dieu. Les rosaces, immenses vitraux circulaires, couronnent les façades des grandes cathédrales. **Pierre de Montreuil** pousse cette logique à l'extrême en 1248 à la Sainte-Chapelle de Paris, où les murs disparaissent presque entièrement derrière le vitrail : c'est le **style rayonnant**, ainsi nommé pour les réseaux de pierre en forme de roue qui rayonnent depuis le centre des grandes rosaces.

 ![](https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/70/Sainte_Chapelle_-_Upper_level_1.jpg)

*Chapelle haute de la Sainte-Chapelle, Paris, consacrée en 1248, Pierre de Montreuil. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 2.5, auteur Didier B).*

### Architecture

Cette recherche de légèreté connaît un dernier prolongement décoratif. Le gothique classique culmine avec les cathédrales de Reims, dont **Jean d'Orbais** conçoit le plan dès 1211, et d'Amiens, où **Robert de Luzarches** ouvre le chantier en 1220 ; l'effondrement des voûtes de Beauvais en 1284, qui avaient voulu dépasser toutes les autres en hauteur, marque la limite technique de ce gothique classique. À la fin du Moyen Âge, le **style flamboyant** multiplie le décor sculpté et les réseaux de nervures en forme de flammes, sans changer la structure de base. Chaque pays développe alors ses propres variantes : les styles dits Decorated puis Perpendicular en Angleterre¹, ou l'église-halle du Saint Empire², où les bas-côtés atteignent la même hauteur que la nef centrale.


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## Personnages et idées clés

**L'abbé Suger**, qui reconstruit le chœur de Saint-Denis (1140-1144), est à l'origine de l'art gothique et de sa théologie de la lumière. **Villard de Honnecourt**, architecte picard actif au XIIIe siècle, laisse un carnet de croquis qui témoigne de la circulation rapide des techniques gothiques entre les chantiers d'Europe. **Jean d'Orbais**, premier architecte connu de la cathédrale de Reims à partir de 1211, illustre le gothique classique dans sa forme la plus aboutie. **Robert de Luzarches**, architecte de la cathédrale d'Amiens à partir de 1220, pousse encore plus loin la recherche de hauteur et de lumière. **Pierre de Montreuil**, architecte du style rayonnant, réalise la Sainte-Chapelle, consacrée en 1248.


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## À retenir

* **Croisée d'ogives** : structure en croix qui concentre les poussées de la voûte gothique sur quatre points précis.
* **Arc brisé** : arc à deux courbes qui répartit les poussées de la voûte plus efficacement que le plein cintre roman.
* **Arc-boutant** : élément extérieur qui rejette les poussées de la voûte loin des murs, permettant de les percer de vitraux.
* **Style rayonnant** : évolution du gothique classique vers des structures plus fines et des rosaces à réseaux rayonnants (Sainte-Chapelle).
* **Style flamboyant** : dernière phase du gothique, caractérisée par un décor sculpté abondant en forme de flammes.
* Pour les architectes gothiques, la lumière filtrée par le vitrail est une manifestation directe de Dieu ; trois innovations techniques (croisée d'ogives, arc brisé, arc-boutant) rendent cette transparence possible.


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# Œuvres repères

## Le chœur de Saint-Denis, abbé Suger (1140-1144)

En reconstruisant le chœur de son abbaye, l'abbé Suger réunit pour la première fois les trois innovations qui définiront tout l'art gothique : croisée d'ogives, arc brisé et, un peu plus tard sur d'autres chantiers, arc-boutant. Observez les fines colonnettes qui remplacent les épais piliers romans, et les baies qui s'élargissent en conséquence : Suger cherchait à faire entrer le plus de lumière possible, qu'il concevait comme une manifestation directe de Dieu selon la théologie néo-platonicienne qu'il défendait. Ce chantier, modeste par sa taille, devient le laboratoire de toutes les cathédrales gothiques à venir.

## La Sainte-Chapelle, Pierre de Montreuil (consacrée en 1248)

Construite en un temps record pour abriter les reliques de la Passion achetées par le roi Louis IX, la Sainte-Chapelle pousse à son comble la logique inaugurée par Suger. Observez, dans la chapelle haute, la disparition presque totale du mur au profit du vitrail : quinze verrières de plus de quinze mètres de haut racontent l'histoire du monde depuis la Genèse jusqu'à la Passion du Christ. Pierre de Montreuil réduit la structure porteuse à son strict minimum, de sorte que l'édifice semble n'être plus qu'une châsse de pierre et de verre coloré, à l'image des reliquaires précieux qu'il abrite.

 ![](https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/70/Sainte_Chapelle_-_Upper_level_1.jpg)

*Chapelle haute de la Sainte-Chapelle, Paris, XIIIe siècle. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 2.5, auteur Didier B).*


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## Questions de lecture


1. Quelles trois innovations techniques permettent à l'architecture gothique de percer largement ses murs de vitraux, et quel rôle joue chacune d'elles ?
2. En quoi la Sainte-Chapelle de Pierre de Montreuil pousse-t-elle à l'extrême la théologie de la lumière défendue par l'abbé Suger un siècle plus tôt ?


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## Notes


1. **Decorated** et **Perpendicular Style** : deux phases successives du gothique anglais, la première (XIVe siècle) caractérisée par des réseaux de vitraux aux courbes complexes, la seconde (XVe siècle) par des lignes verticales strictes et répétitives.
2. **Église-halle** : type d'église, fréquent dans le Saint Empire germanique, où les bas-côtés atteignent la même hauteur que la nef centrale, unifiant tout l'espace intérieur sous un même éclairage.