11 — La sculpture et la peinture gothiques

Partie II : L'art du Moyen Âge.

Frise chronologique


Carte de synthèse


1. Se repérer

La sculpture et la peinture gothiques

Pendant que l'architecture gothique libère le mur pour le vitrail (voir la section précédente), la sculpture et la peinture de la même époque suivent leur propre évolution, de la rigidité du portail roman vers une expressivité nouvelle. En France, les statues-colonnes des portails s'assouplissent peu à peu, jusqu'à la puissance dramatique du sculpteur bourguignon Claus Sluter ; en Pologne, Veit Stoss porte cette expressivité à son sommet dans un immense retable de bois sculpté. En peinture, deux Italiens contemporains, le Florentin Giotto et le Siennois Duccio, rompent avec la frontalité byzantine, tandis qu'à Paris l'enlumineur Jean Pucelle ouvre le livre manuscrit à cette même quête de profondeur. Cette section suit cette évolution jusqu'à son terme : avec Giotto, la peinture gothique touche déjà, un siècle à l'avance, au seuil de la Renaissance italienne.

Dates repères

  • 1145-1170 : statues-colonnes du portail royal de Chartres

  • vers 1305 : fresques de Giotto, chapelle des Scrovegni, Padoue

  • 1308-1311 : Maestà de Duccio, cathédrale de Sienne

  • 1395-1405 : Puits de Moïse, Claus Sluter, chartreuse de Champmol

  • 1477-1489 : retable de Notre-Dame de Cracovie, Veit Stoss

Noms repères Giotto — Duccio — Jean Pucelle — Claus Sluter — Veit Stoss

Mots repères statue-colonne — retable — fresque — miniature — drapé


Statues-colonnes du portail royal de la cathédrale de Chartres, 1145-1170. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 4.0, auteur Andreas F. Borchert).


2. Comprendre le contexte

Au XIIe siècle, les sculpteurs des grands portails français, comme à Chartres, adossent leurs figures à des colonnes dont elles épousent encore strictement la forme allongée et rigide : ce sont les statues-colonnes. À partir du XIIIe siècle, le « style parisien » assouplit peu à peu ces silhouettes, qui gagnent en légèreté et en expression, sans toutefois rompre avec l'architecture qui les porte.

C'est en Italie, loin de ces chantiers de cathédrales, que la rupture la plus radicale se produit. Vers 1305, le Florentin Giotto peint pour la chapelle des Scrovegni de Padoue un cycle de fresques qui abandonne la frontalité et la platitude héritées de l'art byzantin : ses personnages, campés dans un espace crédible, expriment pour la première fois une émotion humaine reconnaissable. Presque au même moment, à Sienne, Duccio peint la Maestà (1308-1311), immense retable qui conserve le fond d'or byzantin mais introduit déjà une tendresse et une attention au détail inédites. À Paris, l'enlumineur Jean Pucelle transporte cette même recherche d'espace et de volume dans le livre manuscrit, notamment dans les Heures qu'il peint pour la reine Jeanne d'Évreux¹ vers 1325.

À la fin du Moyen Âge, alors que la guerre de Cent Ans et la peste noire bouleversent l'Europe, la sculpture connaît un dernier grand essor, porté par des foyers princiers en quête de prestige : en Bourgogne, sous le mécénat des ducs, Claus Sluter bouleverse la statuaire par la puissance de ses drapés ; en Pologne, Veit Stoss réalise à Cracovie, entre 1477 et 1489, le plus grand retable de bois sculpté connu.


3. Reconnaître le style

Supports et techniques

Après ce panorama chronologique, précisons les techniques propres à chaque art. La sculpture gothique reste d'abord un art de la pierre calcaire, taillée directement sur le site du chantier, avant de se tourner, à la fin du Moyen Âge, vers le bois sculpté et doré pour les grands retables, ces panneaux décorés placés derrière l'autel, souvent composés de plusieurs volets articulés. La peinture, elle, se partage entre deux supports bien distincts : la fresque, peinture exécutée sur un enduit de mortier encore frais, réservée aux grands décors muraux italiens, et la miniature, peinture de petit format qui illustre les pages d'un manuscrit.

Sujets et fonctions

Ces supports servent des sujets encore religieux, mais traités avec une attention nouvelle à l'humain. Giotto choisit de peindre, à Padoue, le grand cycle narratif de la vie du Christ et de la Vierge, mais il l'anime d'émotions individualisées, pleurs et gestes de désespoir, plutôt que de gestes stéréotypés. Duccio, sur la Maestà, multiplie les petites scènes narratives autour de la Vierge en majesté, destinées à instruire et à toucher le fidèle. Les statues-colonnes des portails, elles, restent avant tout didactiques : elles enseignent, comme la sculpture romane avant elles, mais avec des visages désormais plus individualisés, comme celui de l'Ange au sourire de la cathédrale de Reims.

Composition et espace

Cette individualisation des visages s'accompagne d'une transformation plus profonde de l'espace pictural. Giotto invente une composition où la ligne du paysage (un rocher, une montagne) dirige le regard du spectateur vers le point d'émotion le plus fort de la scène, une construction que la peinture occidentale reprendra pendant des siècles. Duccio, lui, reste plus proche de la construction byzantine par juxtaposition de scènes, mais anime chacune d'un espace suggéré, avec architecture ou paysage en arrière-plan. Dans la miniature, Jean Pucelle introduit des architectures peintes en perspective sommaire, qui donnent au petit espace de la page une illusion de profondeur inédite jusqu'alors.

Couleur, lumière et matière

Cette recherche d'espace transforme aussi l'usage de la couleur. Giotto abandonne le fond d'or systématique au profit de fonds bleus ou de paysages, plus propices à situer l'action dans un lieu réel. Duccio, lui, conserve le fond d'or hérité de Byzance, mais l'associe à des couleurs plus nuancées et à des carnations plus douces. Chez Pucelle, la miniature se resserre sur une gamme plus grise et plus fine, la grisaille, qui met en valeur le modelé des figures plutôt que l'éclat de la couleur pure.

Figures et formes

Cette même évolution se lit enfin dans le traitement du corps et du vêtement. Les statues-colonnes de Chartres restent hiératiques et allongées, adossées à leur colonne ; à partir du XIIIe siècle, le style parisien assouplit les silhouettes, déhanchées, aux visages fins et souriants. À la fin du Moyen Âge, Claus Sluter recherche au contraire une puissance expressive nouvelle, avec des drapés amples et cassés : des plis de vêtement profondément creusés, aux angles vifs plutôt qu'aux courbes souples du style parisien. En Allemagne et en Pologne, à la même époque, Veit Stoss développe une veine tout aussi expressive, aux visages individualisés et aux thèmes de la douleur, dans la même logique de drapés tourmentés.


Détail de Moïse, Le Puits de Moïse, Claus Sluter, 1395-1405, chartreuse de Champmol, Dijon. Observez la longue barbe traitée en mèches profondément creusées et l'intensité du regard : un réalisme psychologique et un drapé tourmenté très éloignés de l'élégance du style parisien.

Architecture (cadre de la sculpture et de la peinture)

Cette expressivité nouvelle, en sculpture comme en peinture, ne se déploie pas dans le vide : elle reste presque toujours au service d'un cadre architectural, portail de cathédrale, chapelle privée ou retable d'autel, hérité des innovations présentées dans la section précédente. C'est d'ailleurs par la construction de la chartreuse de Champmol, résidence funéraire des ducs de Bourgogne, que Sluter reçoit sa commande, de même que le retable de Veit Stoss est conçu pour l'autel principal d'une grande église gothique de Cracovie, dont les volets mobiles s'ouvrent et se ferment selon le calendrier liturgique.


Personnages et idées clés

Giotto (vers 1267-1337), peintre florentin, rompt avec la frontalité byzantine et donne à ses personnages une profondeur psychologique nouvelle dans les fresques de la chapelle des Scrovegni (vers 1305), annonçant la Renaissance avec un siècle d'avance. Duccio (vers 1255-1319), peintre siennois contemporain de Giotto, peint la Maestà de la cathédrale de Sienne (1308-1311), où il concilie fond d'or byzantin et attention nouvelle au détail humain. Jean Pucelle (actif à Paris entre 1319 et 1334), enlumineur, introduit dans le manuscrit peint une perspective sommaire et une gamme de grisaille inédites. Claus Sluter (mort en 1406), sculpteur actif en Bourgogne à partir de 1385, bouleverse la statuaire par la puissance de ses drapés. Veit Stoss (vers 1447-1533), sculpteur actif à Cracovie, réalise entre 1477 et 1489 le plus grand retable de bois connu.


À retenir

  • Statue-colonne : figure sculptée adossée à une colonne, encadrant un portail gothique.

  • Retable : panneau ou ensemble de panneaux sculptés ou peints, placé derrière l'autel d'une église.

  • Fresque : peinture exécutée sur un enduit de mortier encore frais, réservée aux grands décors muraux.

  • Miniature : peinture de petit format illustrant les pages d'un manuscrit.

  • Drapé : manière dont le sculpteur ou le peintre représente les plis d'un vêtement, souple chez les uns, ample et cassé chez Sluter et Stoss.

  • Giotto rompt avec la frontalité byzantine un siècle avant la Renaissance italienne ; en sculpture, l'expressivité des drapés de Sluter et de Stoss porte le gothique tardif à son sommet.


Œuvres repères

La Déposition de croix, Giotto (vers 1305)

Cette fresque de la chapelle des Scrovegni à Padoue appartient au grand cycle narratif de la vie du Christ peint par Giotto. Observez la grande ligne oblique de la montagne, qui concentre le regard vers le visage du Christ et de sa mère, et les anges qui tourbillonnent dans le ciel selon une composition en ellipses. Giotto rompt avec les gestes stéréotypés hérités de l'iconographie byzantine : il traduit ici, pour la première fois, une émotion humaine profonde, par les visages et les postures. Cette intensité psychologique, un siècle avant la Renaissance italienne, fait de Giotto une figure charnière entre le Moyen Âge et l'art moderne.


La Déposition de croix, Giotto, vers 1305, chapelle des Scrovegni, Padoue. Source : Wikimedia Commons (domaine public).

Retable de Notre-Dame de Cracovie, Veit Stoss (1477-1489)

Sculpté dans du bois de tilleul, ce retable de 13 mètres de haut sur 11 mètres de large est le plus grand connu. Observez la partie centrale, où des figures de près de 3 mètres représentent la mort puis le triomphe de la Vierge accueillie au ciel par son fils, entourée des apôtres aux drapés lourds et tourmentés. Les volets peints et sculptés, mobiles, s'ouvrent et se ferment selon le jour de la semaine, introduisant dans l'œuvre la notion de temps qui passe. Veit Stoss porte à son sommet l'expressivité de la sculpture gothique tardive, à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance.


Retable de Notre-Dame de Cracovie, Veit Stoss, 1477-1489, volets ouverts. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 4.0, auteur Zygmunt Put).


Questions de lecture

  1. En quoi la Déposition de croix de Giotto annonce-t-elle la Renaissance, un siècle avant qu'elle ne commence ?

  2. Comparez le traitement du drapé chez les statues-colonnes de Chartres et chez Claus Sluter : qu'est-ce qui a changé ?


Notes

  1. Jeanne d'Évreux (morte en 1371) : reine de France, épouse de Charles IV, commanditaire des Heures peintes par Jean Pucelle vers 1325.