13 — L'art nasride de Grenade et les arts de contact
Partie II : L'art du Moyen Âge.
Frise chronologique

Carte de synthèse

1. Se repérer
L'art nasride de Grenade et les arts de contact
En 1031, le califat de Cordoue, présenté dans la section précédente, s'effondre et l'Espagne musulmane se fragmente en petits royaumes rivaux. En 1238, le prince Muhammad Ier ibn al-Ahmar fonde à Grenade la dynastie nasride, dernier État musulman de la péninsule, et commence la construction du palais-forteresse de l'Alhambra. Un siècle et demi plus tard, son descendant Muhammad V y fait bâtir la cour des Lions, sommet du raffinement décoratif nasride, porté par un ornement en nid d'abeilles appelé muqarnas. Cette histoire s'achève en 1492, quand le dernier sultan, Boabdil, rend les clés de Grenade aux souverains chrétiens. Mais l'Espagne n'est pas le seul lieu où se rencontrent art musulman et art chrétien : en Sicile, le roi normand Roger II fait décorer sa chapelle palatine de Palerme par des artisans nord-africains venus de la cour de l'almohade Yaqub al-Mansur, donnant naissance à un art de contact unique en Europe médiévale.
Dates repères
1031 : fin du califat de Cordoue, morcellement en royaumes de Taifas
1132-1143 : chapelle palatine de Palerme, Roger II, Sicile normande
1238 : Muhammad Ier ibn al-Ahmar fonde la dynastie nasride de Grenade
1362-1391 : règne de Muhammad V, construction de la cour des Lions
1492 : chute de Grenade sous Boabdil, fin de la présence musulmane en Espagne
Noms repères Muhammad Ier ibn al-Ahmar — Muhammad V — Boabdil — Roger II — Yaqub al-Mansur
Mots repères muqarnas — mudéjar — mozarabe — art de contact — arc polylobé

Péristyle de la Cour des Lions, Alhambra de Grenade, photo Heparina1985. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 4.0).
2. Comprendre le contexte
Deux dynasties berbères venues d'Afrique, Almoravides puis Almohades, unifient un temps al-Andalus aux XIe et XIIe siècles après l'effondrement du califat de Cordoue en 1031. C'est sous l'un de leurs souverains, Yaqub al-Mansur, que se construit à Séville la Giralda, ancien minaret devenu depuis clocher de cathédrale. Mais la Reconquista chrétienne, engagée depuis le nord de la péninsule, réduit progressivement leur territoire : dès 1238, Muhammad Ier ibn al-Ahmar fonde à Grenade la dynastie nasride, dernier État musulman d'Espagne, qui survit deux siècles et demi en négociant sa survie face à ses puissants voisins chrétiens. C'est sous cette dynastie que débute la construction de l'Alhambra, palais-forteresse perché sur une colline dominant la ville.
Le raffinement de l'Alhambra atteint son sommet sous Muhammad V, sultan de 1362 à 1391 : c'est lui qui fait édifier la cour des Lions, chef-d'œuvre décoratif où l'ornement en muqarnas (de petites alvéoles de plâtre ou de pierre suspendues comme des stalactites, qui décomposent la lumière en une multitude de facettes scintillantes) atteint sa plus grande sophistication. Un siècle plus tard, en 1492, le dernier sultan nasride, Boabdil, rend les clés de la ville aux Rois Catholiques, mettant fin à sept siècles de présence musulmane en Espagne. Sur cette longue durée, deux formes de cohabitation culturelle naissent : l'art mozarabe, celui des chrétiens vivant en terre musulmane, et l'art mudéjar, celui des musulmans travaillant pour des commanditaires chrétiens après la Reconquista.
En Sicile, une histoire parallèle et plus brève se joue, loin de l'Espagne : l'île, conquise par les Arabes au IXe siècle, passe sous domination normande au XIIe siècle. Le roi Roger II y fait construire, entre 1132 et 1143, la chapelle palatine de Palerme, décorée par des artisans musulmans venus d'Afrique du Nord aux côtés de mosaïstes byzantins et d'architectes latins : c'est l'un des exemples les plus complets d'art de contact conservés en Europe médiévale, où trois traditions culturelles et religieuses se superposent dans un même édifice.
3. Reconnaître le style
Supports et techniques
Après ce parcours historique de Grenade à la Sicile, entrons dans le détail des matériaux. Contrairement à la pierre massive de la mosquée de Cordoue, l'art nasride privilégie des matériaux légers et rapides à mettre en œuvre : bois sculpté et peint, plâtre finement ciselé, céramique émaillée en carreaux répétitifs. Le muqarnas lui-même, en plâtre ou en bois, doit sa légèreté à cette même économie de matière, qui permet de multiplier les alvéoles sans alourdir la structure porteuse.
Sujets et fonctions
Cette légèreté sert un art désormais tourné vers le palais plutôt que vers la seule mosquée. Comme à Cordoue, le décor exclut toute représentation de la figure humaine ou animale dans les espaces les plus sacrés, mais les palais nasrides multiplient en revanche les inscriptions calligraphiées à but plus poétique que religieux : des vers célébrant la beauté du palais lui-même courent sur les murs de l'Alhambra. En Sicile, l'art de contact de la chapelle palatine mêle sans les confondre les trois répertoires : mosaïques byzantines à sujet religieux chrétien, plafond de bois à décor musulman figuré, architecture latine.
Composition et espace
Cette fonction nouvelle transforme l'organisation même de l'espace. Les palais nasrides organisent l'espace autour de cours rectangulaires bordées de portiques, où l'eau, sous forme de bassins, de canaux et de fontaines, structure la circulation et relie symboliquement les différentes salles entre elles, à l'inverse de la salle hypostyle close de la mosquée de Cordoue. La chapelle palatine de Palerme, elle, conserve un plan basilical latin classique, sur lequel se greffent des éléments décoratifs d'origine byzantine et musulmane, preuve que l'art de contact n'efface pas les structures héritées mais les superpose.

Fontaine des Lions, cour des Lions, Alhambra de Grenade, photo Nicolas Vollmer. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY 2.0).
Couleur, lumière et matière
Cette circulation de l'eau accompagne un jeu de lumière et de couleur d'une extrême richesse. Le décor recouvre toutes les surfaces sans laisser de vide : stucs peints et dorés, céramiques émaillées aux motifs géométriques répétés à l'infini. Les muqarnas décomposent la lumière en une multitude de petites surfaces qui accrochent l'ombre et créent un effet de scintillement, notamment dans les coupoles et les chapiteaux de la cour des Lions. Dans la chapelle palatine de Palerme, ce même goût du scintillement se retrouve dans le plafond de bois à muqarnas peint, posé sous les mosaïques d'or byzantines du sanctuaire.

Christ Pantocrator, mosaïque de la chapelle Palatine, Palerme, photo Jean-Pierre Dalbéra. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY 2.0).
Figures et formes
Ce goût du contact se retrouve enfin dans les formes elles-mêmes. L'arc polylobé, un arc dont le contour est découpé en plusieurs lobes successifs, orne les arcades de la cour des Lions, en écho lointain aux arcs polylobés déjà apparus près du mihrâb de Cordoue deux siècles plus tôt. La calligraphie, devenue plus cursive et moins anguleuse que le coufique de Cordoue, se déploie en larges bandeaux poétiques plutôt que religieux, signe d'un art désormais mis au service de la gloire du palais autant que de la foi.
Architecture et sculpture
Cette synthèse de formes trouve son aboutissement dans les grands monuments de la période. À Grenade, l'Alhambra porte à son sommet le raffinement du décor de stuc et de céramique nasride. La Giralda de Séville, ancien minaret almohade construit sous Yaqub al-Mansur à la fin du XIIe siècle, illustre à l'inverse la sobriété géométrique de l'architecture nord-africaine, antérieure et plus dépouillée que le décor nasride. L'Alcazar de Séville, palais construit pour un roi chrétien par des artisans musulmans, est l'exemple le plus accompli de l'art mudéjar. Aucun de ces monuments, pas plus que la chapelle palatine de Palerme, n'est attribué à un architecte nommé : comme l'art omeyyade de Cordoue, l'art nasride et l'art de contact restent l'œuvre collective d'ateliers plutôt que d'individus identifiés.
Personnages et idées clés
Muhammad Ier ibn al-Ahmar fonde en 1238 la dynastie nasride de Grenade et commence la construction de l'Alhambra. Muhammad V, sultan de 1362 à 1391, fait édifier la cour des Lions, sommet du raffinement décoratif nasride. Boabdil, dernier sultan nasride, rend les clés de Grenade aux Rois Catholiques en 1492, mettant fin à la présence musulmane en Espagne. Roger II, roi normand de Sicile, fait construire entre 1132 et 1143 la chapelle palatine de Palerme, exemple achevé d'art de contact entre traditions latine, byzantine et musulmane. Yaqub al-Mansur, souverain almohade de la fin du XIIe siècle, fait bâtir à Séville la Giralda, dont les artisans nord-africains contribuent aussi au décor de la chapelle palatine de Palerme.
À retenir
Muqarnas : ornement en alvéoles de plâtre ou de bois suspendues comme des stalactites, typique de l'architecture nasride.
Mudéjar : se dit de l'art des musulmans travaillant pour des commanditaires chrétiens après la Reconquista.
Mozarabe : se dit de l'art des chrétiens vivant en terre musulmane.
Art de contact : art hybride né de la rencontre de plusieurs traditions culturelles et religieuses en un même lieu, comme en Sicile normande ou en Espagne mudéjare.
Arc polylobé : arc dont le contour est découpé en plusieurs lobes successifs.
L'art nasride de Grenade porte à son sommet le raffinement décoratif hispano-musulman, tandis que la Sicile normande de Roger II montre qu'art musulman, byzantin et latin pouvaient aussi se superposer dans un même édifice plutôt que s'opposer.
Œuvres repères
La cour des Lions, Alhambra de Grenade (XIVe siècle)
Construite sous le règne de Muhammad V (1362-1391), la cour des Lions occupe le cœur du palais nasride de l'Alhambra, à Grenade. Observez le péristyle de colonnes de marbre aux fûts très fins, qui portent des arcs à muqarnas ajourés comme de la dentelle de pierre. Au centre, douze lions de marbre soutiennent une vasque d'où l'eau s'écoule par quatre rigoles vers les salles environnantes, reliant symboliquement l'espace bâti et le jardin. Ce système hydraulique, hérité du savoir-faire hispano-musulman, alimente aussi des fontaines dans les salles voisines. La cour des Lions résume, à la veille de la Reconquista, le raffinement ultime de l'art nasride.

Fontaine des Lions et péristyle de la Cour des Lions, Alhambra de Grenade, photo Mervat. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 4.0).
La chapelle palatine de Palerme, Roger II (1132-1143)
Commandée par le roi normand Roger II pour son palais de Palerme, cette chapelle réunit, dans un même volume, trois traditions artistiques que rien ne semblait devoir rapprocher. Observez le plafond de bois de la nef, sculpté et peint en muqarnas par des artisans venus d'Afrique du Nord, tandis que la coupole et l'abside sont couvertes de mosaïques byzantines dorées représentant le Christ Pantocrator et des scènes bibliques, le tout organisé selon un plan basilical latin classique. Aucune de ces trois traditions n'efface les deux autres : elles cohabitent dans un même édifice, comme la Sicile normande elle-même faisait alors cohabiter chrétiens latins, chrétiens grecs et musulmans dans une relative tolérance. La chapelle palatine reste, en Europe médiévale, l'un des témoignages les plus complets de ce que peut produire un art de contact.

Christ Pantocrator, mosaïque de la chapelle Palatine, Palerme, photo Jean-Pierre Dalbéra. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY 2.0).
Questions de lecture
En quoi le muqarnas de la cour des Lions marque-t-il l'aboutissement décoratif de l'art nasride ?
Pourquoi peut-on dire que la chapelle palatine de Palerme est un exemple d'« art de contact » plutôt qu'un simple mélange de styles ?